Le banquier anarchiste de Fernando Pessoa

couv10317491Je viens de finir un court livre d’une centaine de page nommé Le banquier anarchiste de Fernando Pessoa. Le titre m’a interpellé (et en plus c’est un auteur portugais, donc ça colle très bien avec mon challenge « le tour du monde en 8 ans »), banquier – anarchiste ?! J’ai donc commencé à le lire.

C’est un dialogue entre deux hommes, dont un explique comment et pourquoi, il est devenu anarchiste et comment il l’est de théorie et de pratique. Au départ, j’ai été très perplexe, je n’avais pas envie de tomber sur un « anarcho » à la noix, sans cervelle ni réflexion comme on en trouve beaucoup ; et bien, j’ai vite réalisé que le personnage de ce livre n’est pas du tout de cette catégorie.

Ce banquier anarchiste mène une réflexion sur ce qu’est l’anarchisme et comment y arriver. Il explique qu’instaurer une anarchie progressivement n’est pas possible, car elle passe par un régime révolutionnaire qui mène in fine à une dictature de guerre ou un équivalent, en argumentant avec des moments historiques connus. Point par point, il explique aussi que les groupes d’anarchiste (dont il a fait partie) ne pourront jamais amener une anarchie, un état libre, car sans le vouloir au sein de leur groupe, il instaure une tyrannie, qui est contraire au principe anarchique. Au final, il l’est traite de bon à rien et de pseudo anarchiste. Puis il nous explique comment il est anarchiste théorique et en pratique (je ne vais pas tout vous spoiler). Au final, j’ai eu l’impression que finalement, être anarchiste dans son sens c’est aussi être égoïste, car d’après lui, son raisonnement et la façon dont il est anarchiste, les groupes anarchiques ne peuvent réussir et c’est seulement en agissant chacun dans son coin que cela est possible.

Quoi qu’il en soit, j’ai apprécié cette réflexion et argumentaire. Je suis d’accord sur plusieurs points qu’il dénonce, moins avec d’autre (principalement lorsqu’il dit “Il fallait trouver un mode d’action, violent ou non (car tout moyen est légitime contre l’injustice)” sauf qu’en fonction des gens/états/groupes le mot injustice ne désigne pas la même chose, certain trouveront quelque chose d’injuste alors que d’autre non, puis de quelle justice/injustice parle-t-on, politique? religieuse ? loi juridique ? etc dans ce cas là et en extrapolant, les actes terroristes sont légitimes, car elle combat ce qu’eux pensent être une injustice), je trouve son analyse pertinente et réaliste. Il a le mérite de mettre au point certaine idée sur l’anarchisme et les « anarchistes » qu’on croise souvent dans les rues à nous interpeller. C’est un livre qu’il faudrait mettre entre toutes les mains de personne se disant « anarchiste », ce qui s’intéresse à la politique en général et finalement tous les curieux, histoire d’amener sa propre réflexion sur le sujet de l’anarchisme à partir de celle du narrateur.

Voici quelques citations du livre :

  • La dictature révolutionnaire ! […] Mais si, à la suite d’un événement soudain, la révolution sociale se trouve un jour réalisée, alors, à défaut de la société libre (car l’humanité ne peut pas y être déjà préparée), on verra s’installer à sa place la dictature de ceux qui veulent précisément instaurer la société libre. […] Un régime révolutionnaire, dès lors qu’il existe, et quel que soit le but qu’il vise ou l’idée qui l’inspire, n’est, matériellement, qu’une chose et une seule : un régime révolutionnaire. Or, un régime révolutionnaire est l’équivalent d’une dictature de guerre ou, en termes plus clairs, d’un régime militaire et despotique, puisqu’il est imposé par une fraction de la société à la société tout entière ; je parle de la fraction qui s’est emparée révolutionnairement du pouvoir. Résultat ? Eh bien, ceux qui s’adaptent à ce régime – qui n’est, de façon matérielle et immédiate, qu’un régime militaire et despotique – s’adaptent du même coup à un régime militaire et despotique. Autrement dit, l’idée qui inspirait les révolutionnaires, le but qu’ils visaient, ont totalement disparu de la réalité sociale, envahie complètement par un phénomène qui relève de la guerre. Finalement, ce qui sort d’une dictature militaire – et plus longue sera cette dictature, plus évident sera le résultat -, c’est une société guerrière de type dictatorial, c’est-à-dire un despotisme militaire. Il en a toujours été ainsi, et il ne peut en aller autrement. Je ne suis pas très fort en histoire, mais ce que j’en sais confirme ce que je dis, et ne peut que le confirmer. Qu’est-ce qui est sorti des troubles politiques à Rome ? L’Empire romain et son despotisme militaire. Qu’est-ce qui est sorti de la Révolution française ? Napoléon et son despotisme militaire. Et vous verrez ce qui sortira de la Révolution russe… Quelque chose qui va retarder de plusieurs dizaines d’années la naissance de la société libre
  • Que veut l’anarchiste ? La liberté ; la liberté pour lui et pour les autres, pour l’humanité tout entière. Il veut se voir libéré de l’influence ou de la contrainte des fictions sociales ; il veut être libre, comme il l’était en venant au monde, et comme il devrait l’être en toute justice ; et cette liberté, il la veut pour lui-même et pour tous les autres. Certes, les hommes ne peuvent pas être tous égaux devant la Nature ; il en est des grands et des petits, des forts et des faibles, il en est d’intelligents et d’autres qui le sont moins… Mais pour le reste, ils peuvent tous être égaux entre eux ; ce qui les en empêche, ce sont les fictions sociales, et c’est donc elles qu’il faut détruire.
  • Or, au cours de cette campagne de propagande dont je vous ai parlé, j’ai découvert que dans ce groupe – oh, peu nombreux : nous étions une quarantaine, à peu près – apparaissait cependant de la tyrannie. – De la tyrannie ? Comment cela, de la tyrannie ? – Vous allez comprendre. L’un de nous se mettait à commander aux autres, et en faisait tout ce qu’il voulait ; ou bien il s’imposait, et obligeait les autres à être tels qu’il les voulait, ou bien il les poussait, par ses manigances, à faire toutes ses volontés. Il ne s’agissait pas de choses importantes – d’ailleurs, il n’y en avait pas. Mais le fait est là : cela se répétait tous les jours, et ne concernait pas seulement notre action de propagande, mais aussi des faits sans rapport avec elle, et même les plus petits faits de la vie ordinaire. Certains tendaient insensiblement à devenir des chefs, et les autres des subordonnés. Certains s’imposaient de force, d’autres par de savantes manœuvres. Cela se voyait jusque dans les choses les plus simples. […] c’est exactement le contraire de la doctrine anarchiste.

2 Comments

  1. Reply

    Vaste sujet par les temps qui courent où bien des peuples veulent accéder à l’indépendance et où il ne faut pas céder à des options politiques trop extrêmes!
    Merci pour ce partage!


Reply